Un "boum" sourd à l'avant de la voiture qui se répercute ensuite plus sourdement encore sous elle. L'animal, dont j'ai eu le temps de voir le regard avant de le tuer a traversé ma partie d'autoroute et je n'ai pas même tenté de l'éviter. Le limitateur de vitesse était réglé sur 100 km/heure, vitesse un peu lente sur une telle route en pleine nuit, mais les stations service étaient soit fermées soit en rupture de carburant suite à des grèves sur les terminaux de raffinage et il fallait donc économiser le carburant.
Françoise qui dormait a senti le petit choc et s'est brusquement réveillée: "qu'est-ce qui s'est passé"? a t'elle demandé. "Rien, ai-je répondu, j'ai juste écrasé un animal".
Nous avons passé en revue les animaux auxquels il fallait rattacher celui à qui j'ai pris la vie en une fraction de seconde. Ragondin? non, l'animal était assez petit et n'était pas gros. Chat? non, je l'aurais reconnu. Furet? fouine, martre? loutre? sans doute un de ceux-là. Il faisait sans doute ses 3 ou 4 kilos.
Évidemment, avec la nuit d'encre, je n'ai rien vu dans le rétroviseur. La voiture qui me suivait n'a pas fait d'écart pour éviter ce que j'ai laissé de l'animal suicidaire.
Je l'ai facilement imaginé: écrabouillé, sanguinolent, difforme. De la purée d'animal sur laquelle roulent voitures, camions et autocars. En quelques heures la dépouille animale est transformée en papyrus révulsif.
Ce n'est rien qu'une bestiole sans importance et l'incident est tellement banal que, d'ordinaire, on n'en parle même pas.
Mais cela s'ajoute à toutes les bêtes que nous tuons quotidiennement et cela pousse à réfléchir à la place que nous prenons dans la Création et aux droits que nous nous sommes attribués. Nous ne faisons pas attention à ces carcasses répugnantes d'animaux victimes de la route. Le bruit qu'elle font en entrant violemment en contact avec nos voitures est leur ultime protestation.
Une protestation muette mais difficilement supportable.
