Parmi les (trop) rares amis de mes parents il y avait le fils du fondateur des librairies Gibert Jeune à Paris. C'était un homme assez austère qui dirigeait ses entreprises avec une mentalité très dix-neuvième, je veux parler du siècle et non de l'arrondissement.
Son cousin, Joseph, dirigeait lui "Joseph Gibert", librairie aussi poussiéreuse mais moins archaïque à la marge. Mon frère et moi le préférions d'instinct parce qu'il roulait en Jaguar Type E.
Celles qui, abusivement, se faisaient appeler "Jeune" étaient principalement situées dans le quartier St Michel mais il y avait aussi une librairie du groupe à Strasbourg St Denis près de la Porte St Martin.
Ces librairies vieillottes étaient réputées, dans la capitale et les environs pour faire travailler les lycéens et les étudiants, y compris pour des périodes très courtes et pour les vacances.
N'allez pas vous emballer... les salaires y étaient si faméliques que l'on aurait presque pu parler de bénévolat.
Quoi que "pistonné" je ne bénéficiais d'aucun avantage salarial ou d'organisation lorsque j'y travaillais. Pire, l'ami de mes parents, lorsqu'il traversait son magasin comme un mandarin son hôpital, faisait celui qui ne me connaissait pas.
Le gérant du magasin des Grands Boulevards, une autre relation parentale, me reconnaissait, lui, mais en profitait pour me donner plus de boulot!
Le travail, chez Gibert Jeune, était considérable et se faisait dans de mauvaises conditions. Naturellement une pointeuse (instrument qui enregistre les heures d'arrivées et de départ des salariés mais aussi les pauses et les absences) trônait devant "la caisse centrale" où officiait une grosse bonne femme qui ressemblait étrangement aux vieilles prostituées qui travaillaient dans les ruelles sur lesquelles donnaient les fenêtres arrières du magasin de St Denis.
Un cerbère qui était les yeux de la "Direction", ce Moloch tout-puissant qui faisait trembler les "permanents" rapportait tout à "M Jean" ou M Régis", l'équivalent dual de Dieu le Père.
Les salariés à l'année qui travaillaient au magasin (pour un salaire de misère) détestaient les jeunes temporaires qui s'amusaient, riaient et se moquaient d'eux en sachant qu'ils n'étaient, étudiants, que de passage.
Les permanents étaient des ratés qui étiquetaient des gommes à longueur d'années, qui garnissaient des rayons de livres de poche ou d'agendas. Ils étaient encore en blouse blanche à l'époque où j'y ai fait des passages et ils se changeait dans des soupentes qui leur servaient aussi de pièce où "déjeuner".
Il y avait aussi des personnages comme les chefs de rayon (pires que les précédents, les "petits-chefs" de Balzac et Daumier), les gérants de magasin (qui n'avaient quasiment aucune marge de manoeuvre) et quelques personnages (une fille éthérée qui s'occupait du rayon des Beaux-Arts), le responsable des disques au sous-sol (on y accédait par un escalier tournant en ferraille rouge) qui connaissait tout sur tout et avait des artistes connus comme clients...
Les process dataient du "Bonheur des Dames" de Zola. On choisissait ses articles, le rayon concerné faisait un ticket en conservant l'article, on allait faire la queue et payer à une caisse et on revenait avec le ticket tamponné reprendre l'article. Le tout dans des allées exigües et mal indiquées.
J'ai fait des papiers cadeaux par centaines à la période de Noël, fait des tris de livres scolaires ou pas pour ceux qui les rachetaient (un sur cinq!) pour le compte de Gibert Jeune, j'ai fait du "réassortiment", j'ai classé des trucs et rangé des machins.
On sortait du magasin épuisés et sales en attendant le samedi soir comme une délivrance.
Les jours de paie une employée passait dans tout le magasin avec un carton contenant des enveloppes nominatives. On choquait les permanents en comparant les montants et, plus encore, en dénigrant le radinisme proverbial des librairies Gibert Jeune qui ne vous faisaient pas grâce d'un franc. Voire qui vous flouaient d'une heure ou deux.
J'ai appris vendredi (28/04) que ces librairies d'un autre temps existaient toujours à Paris et que les branches cousines ("Joseph" et "Jeune") fusionnaient.
J'espère que ces librairies sont plus modernes que celle de Toulouse qui semble plus proche de celles que j'ai connues que de librairies du XXIème siècle.