Que notre monde est drôle et baroque!
Depuis que je lance mon CV formaté (je veux dire qu'il correspond en tous points à
la "perfection" attendue par les cabinets de recrutement et les centres de formation
accrédités par Pôle Emploi) j'ai, je dois le dire, quelques réponses et quelques
rendez-vous. Ils sont baroques et inutiles mais ils existent.
Tenez....
Récemment j'en ai eu un à Blagnac, immédiate banlieue de Toulouse près des pistes
de l'aéroport international....
Les bureaux étaient modernes façon années 70: je veux dire que 650 entreprises
ont dû s'y succéder depuis la création des locaux. Ceux-ci faisaient à la fois désuets
et prétentieux.
L'entreprise qui m'y faisait venir devait les avoir intégrés il y a peu tant elle avait peu
imprimé ses marques.
Naturellement ils étaient situés dans une zone d'activité introuvable (même et surtout
par GPS), dans une rue interminable où des numéros manquaient dont celui que je
cherchais, évidemment.
Sur la parking une demi-douzaine de vieux coucous (R5, Panda, Corsa) fatigués et une
Nissan Juke flambant neuve. La "lutte des classes" est une réalité quotidienne à
Blagnac-City...
Je suis reçu par une superbe mais gigantesque fille qui fait une faute de Français par
phrase.
Puis par un cadre type (sans doute le propriétaire de la Juke) dont le bureau "paysager"
m'est indiqué. Sur son desk au moins 4 téléphones qui sonneront tous à intervalles
réguliers et qui possèdent tous une sonnerie "personnalisée" c'est à dire grotesque.
Grotesques aussi sont les présentations de la société, de l'activité, du poste et des
émoluements. L'homme se coupe, dit une chose et son contraire et reconnaît au
détour d'une phrase qu'il ne conserve personne (vu le salaire je ne suis pas étonné)
tandis qu'il prend la girafe à témoin. Il a un faux air de Jean-François Copé: je résiste
à lui enfoncer son vilain coupe-papier épée dans le gras du ventre.
La géante opine régulièrement aux mensonges dignes de Pinocchio que le cadre
fatigué profère sans même s'en apercevoir. C'est si elle le contredisait que ce
serait surprenant! A les écouter le job est si facile (et elle réussit si bien dans ce
même poste qu'on se demande ce qu'elle fait dans le bureau du chef à 14H45!)
qu'un enfant de 6 ans saurait le faire.
Pourtant un minimum de réflexion incite au contraire à penser qu'il est demandé
beaucoup au salarié et qu'il ne peut compter que sur un soutien réduit à sa plus
simple expression (du style: "ça marche ou tu te casses").
L'entretien est comme les locaux et le boulot proposé: il n'a ni queue ni tête. Au bout
d'un moment j'ai même l'impression qu'on est en replay tant le discours est répétitif.
La mutuelle est présentée comme un cadeau qu'on obtient au bout d'un an de
présence (C'est légal ça?) et on doit accepter d'être payé le 15 du mois.
Ca c'est ce qui est avouable. En off on me dit qu'il faut parfois travailler les samedis
lorsqu'on a du retard et que les vacances.................
Sans doute faut-il comprendre par ces pointillés qu'elles sont facultatives et doivent
être prises entre le 10 et le 21 novembre, période la plus riante de l'année).
Tout en discutant je refuse mentalement de m'engager mais mon interlocuteur me
fait l'aumône de sa sympathie et, malgré mon très grand âge (sur lequel l'idiot insiste)
il est prêt à me donner ma chance.
N'ayant pas (encore) le couteau (ou l'épée) sous la gorge je ne suis pas stressé. il n'y
a pas d'enjeu important mais quand même... quelle perte de temps et quelle déception.
Au lieu de dénoncer "l'assistanat" les jusqu'aux-boutistes de cette vilaine économie
devraient se renseigner sur les jobs proposés et les salaires afférents. Ce n'est pas
encore de l'esclavage ce n'est déjà plus du salariat.
On table sur votre difficulté à trouver quelque chose pour vous inciter à accepter des
conditions dignes de l'immédiat après-guerre.
Vous devez vous asseoir sur votre statut de cadre vieux de 25 ans, sur vos salaires
précédents, sur votre expérience et même sur vos compétences. vous êtes juste
bon à écouter des fadaises sur des jobs honteux.
Vous utiliserez votre voiture personnelle ("vous n'avez pas besoin de le dire à votre
assureur") , une partie vous sera donnée en liquide (si vous tiquez on vous répond que
c'est net d'impôts et donc que "tout le monde y trouve son compte")....
"Vous avez le temps de rentrer chez vous, sinon il y a un micro-ondes dans les vestiaires"
"On vous rembourse au kilomètre sur la base d'une Clio".....
On oppose toujours la PME à l'entreprise cotée en bourse ou faisant partie du CAC 40.
Je veux bien qu'elles soient différentes. N'empêche que le discours des responsables
est le même et que pour tous on est vieux à 45 ans, on est moins payée si on est une
femme, et un salarié n'est qu'un emmerdeur potentiel à mater.
Créateur de richesses... je veux bien. En tous cas ça sonne bien.
