La blonde sur son gyropode est venue près de moi. Malgré mon air renfrogné (sans doute la seule
chose dont j'ai hérité de mon père). Elle m'adresse la parole en me tendant un prospectus, le 3ème
ou 4 ème qu'on me colle dans les mains depuis vingt-cinq minutes: "je ne vends rien, je conseille
seulement d'aller visiter la nouvelle boutique Orange qui est dix mètres plus haut." précise t'elle.
Ainsi une nouvelle enseigne a disparu dans la rue Alsace pour laisser place à un magasin de
téléphones. Avec ceux qui vendent des appareils auditifs et ceux qui sont consacrés aux
cigarettes électroniques ils sont bien les seuls à pousser comme des champignons après l'averse.
Les magasins, des institutions pour certains, ferment les uns après les autres et sont remplacés
aussi par des magasins de jeux électroniques ou des marchands de sandwichs orientaux.
Je passe devant le magasin que m'a indiqué cette surprenante cavalière et constate que la superbe
façade art déco abrite désormais une de ces ruches où l'on débite du portable, du portable sous toutes
ses formes. Il y a un attroupement devant la large porte: pensez ! on peut gagner la 4G!
Les centres-villes sont désertés par tout ce qui est commerce de bouche: plus d'épiciers (ou alors
ces enseignes faussement rustiques ou trivialement américanéisées ("Carrefour Market"), plus
de charcuteries, plus de comestibles, plus de boucheries; quelques boulangeries qui débitent de
la baguette réchauffée malgré des noms qui font illusion (fournil).
A défaut de manger ou de faire des provisions pour le dîner vous avez le choix des coiffeurs: un
tous les dix mètres et une folle originalité dans les noms ("Coup'tifs").
Dans le centre des villes on ne vend plus plus que des godasses, des téléphones, des vapoteurs,
des granulés pour se sculpter un corps d'athlète (en bidons!) et des sonotones.
Tristes villes où la fringue standardisée se vend dans des FNAC ou Virgin remaniés tandis que les
produits culturels se débitent dans des boutiques grandes comme des mouchoirs de poche.
Un cordonnier, un réparateur d'électroménager ou une papeterie n'ont plus de place dans ce monde
standardisé.
Moi non plus, je le crains.
