Hier soir, sur LCP Assemblée Nationale, j'ai regardé un film de cinéma stupéfiant. Oui, un film de cinéma et non un documentaire télé: la différence est dans le regard et dans la non-utilisation de cette plaie qu'est "la caméra cachée".
Le film en question s'appelle: "Pôle Emploi, ne quittez pas" date de 2014 et est signé par un certain Philippe Nora.
Pour qui a déjà passé quelques moments dans cette institution le film montre les coulisses de ce qu'il a vu et entendu. Des agents harassés, sans moyens, victimes de règlements ubuesques et contradictoires, des personnes remplies de bonne volonté mais dépassées par la tâche impossible pour laquelle elles ne sont pas préparées et, on le devine, mal rémunérées et considérées.
L'agence ou le sieur Nora a posé ses caméras est située dans le 9-3 à Livry Gargan. le rite de l'ouverture de la porte aux D.E (demandeurs d'emploi, le Pôle Emploi est friand de sigles bizarres ou ridicules) filmés en contre-jour. Dès le matin ces DE semblent fatigués.
l'entretien de quelques uns d'entre eux avec des agents du pôle est filmé: on est chez Ionesco, on est chez Jarry, on est chez Kafka. Un comptable tunisien, diplômé et trilingue se voit proposer un classement en "agent de sécurité". Une femme parle le langage des signes avec son fils de 8 ou 9 ans qui "traduit" à l'agent qui emploie des mots et des expressions absurdes et intraduisibles...
La responsable de l'agence, une femme au bord de la crise de nerfs, s'évertue à parler "pôle emploi" et fait siennes toutes les directives, même les plus dingues de la direction du Pôle ou du Ministère.
Les agents sont filmés dans leur vie professionnelle de tous les jours (pause-café, recéption d'un demandeur d'emploi (un usager dit la directrice), pot de départ d'une collègue, discussion entre deux femmes employées du Pôle qui ne cachent pas leur amertume et leur découragement...).
Le film touche au sublime, (ou au surréalisme) lorsque l'on voit un agent coller des bandeaux "En panne" sur un, deux ordinateurs puis, dans la foulée, sur une puis deux imprimantes réservés aux demandeurs d'emploi.
Même chose lorsque la directrice et son adjoint (à moins que ce ne soit le contraire, lui étant le directeur, elle l'adjointe) remplissent avec difficulté un tableau de leurs résultats d'agence complètement bidonné, faute de temps et de comprendre les sigles et ce qu'ils signifient..
Le film se termine par un sommet de ridicule qui met mal à l'aise. Quatre garçons dont 3 noirs ou nord-africains ont "décroché" un emploi aidé de la ville. Le maire et quelques élus grotesques font un discours lamentable ponctué d'applaudissements tandis que la caméra s'attarde sur le visage impénétrable des "heureux possesseurs d'un emploi pour 3 ans". L'élu ose même dire que "le travail rend libre" sans que cela ne choque personne..
Un film remarquable qui laisse un goût de cendres et de colère.
Quelle belle époque, quel effroyable cynisme!
