Mon amie Marie-Eve qui est morte il y a peu plus d'un an avait, avec son second mari Pierre, acheté une grande maison dont ils étaient tombés amoureux ensemble.
Cette gigantesque bâtisse, constituée de plusieurs bâtiments avait un charme indéniable.
Faite de grandes pierres blanches typiques de la région Aquitaine la maison près d'Agen était un rêve derrière lequel ils ont couru sans le rattraper tout-à-fait pendant près de 20 ans.
Le grand jardin arboré n'y était pour rien (si ce n'est que le temps passé à le bichonner ne l'était pas à d'autres tâches tout aussi urgentes). Le beau pigeonnier viabilisé non plus. Les bords du Gers sur lequel donnaient les grandes pelouses non plus.
La grande quantité d'arbres d'ornement, d'arbres fruitiers, d'arbres à fleurs décoratifs et des grands pins spécifiques à la région nécessitait aussi attention et soins. Le vent en couchait quelques uns qu'il fallait alors élaguer, débiter et entasser tandis que d'autres produisaient des masses de noix, de cerises, de pommes et de fleurs.
On ne peut pas, en un week end et même aidé par des amis en quantité, cueillir les cerises, tondre les pelouses (l'équivalent de 3 ou 4 terrains de football), tailler les haies, curer les fossés, remettre des tuiles, poncer les volets, aller au marché, se reposer sur des transats, préparer des tablées de 8 ou 10 personnes et faire les fous autour de la piscine. Il faut faire des choix et éliminer des activités.
Il y avait toujours quelque chose à faire: détruire un nid de guêpes, consolider les rive du Gers, peindre une pièce (Marie aimait changer souvent de décor et les baptisait de noms amusants: "la chambre ticket de métro", la "boucherie" (chambres aux murs rouge-sang) et autres "Louf" (loft) sans oublier "la brocante" ou "la vieille maison".
Si le rêve n'a pas tenu ses promesses c'est justement à cause de la vieille maison. 7 à 10 pièces minimum et tout, du sol au plafond, à faire.
Pierre était perfectionniste. Lent et perfectionniste. Il travaillait magnifiquement mais n'avait que deux mains et il lui en aurait fallu 25 fois plus pour espérer arriver au bout de son travail.
De ce fait la partie vieille n'a pratiquement pas bougé, le "vandalisme" du départ achevé (en 4 ou 5 week ends tout fut déposé: cloisons, portes, tuyauterie, radiateurs, parquets.... il ne restait que le squelette en pierres blanches de la belle et vénérable habitation.
Elle s'est ensuite endormie faute de combattants, d'argent, de temps et de plan défini.
La vie s'est installée dans le jardin, sur la terrasse, dans le pigeonnier et dans la maison centrale (4 ou 5 pièces). Il faudrait un livre pour dire les bons moments passés là et dire que Marie-Eve et Pierre avaient table (et cave) ouverte est encore peu dire.
Marie et Pierre disparus les enfants essaient de voir ce qu'ils peuvent faire mais on n'entre pas facilement dans un rêve échoué. Les agents immobiliers, pour qui la poésie est une grossièreté, raisonnent en "volumes" et mettent de vilains mots sur les idées des anciens propriétaires.
Les beaux objets, les peintures, les meubles, les lampes, les cadres chinés ou faits par Marie soulèvent des sourcils dédaigneux de commissaires-priseurs qui privilégient la première partie de leur fonction. L'ancien, le beau, le recherché n'a plus la côte. Dans les maisons en placo avec chambres de 9m² on décore à la hussarde ma bonne dame.
Ce dimanche nous avons donc défait les frises, peint en blanc et donné un coup de banalité à la maison de Marie. Elle se vendra peut-être mieux.
Une chose est sûre: Marie-Eve n'était plus dans les lieux.
