Selon la formule consacrée: le livre, une fois entamée sa lecture, ne quitte pas vos mains. C'est une histoire vraie qui vous glace le sang et vous met mal à l'aise tant ce qui est raconté à la première personne du singulier vous remue et vous heurte.
"Le piège américain", de Frédéric Pierucci (JC Lattès et Collection poche j'ai lu) est de ces témoignages qui vous font vous poser la question critique: "moi, dans cette situation, aurais-je tenu?".
La réponse n'est pas évidente. En ce qui me concerne elle est négative, ne serait-ce qu'à cause de mon insuffisante maîtrise de la langue anglaise (et américaine des affaires).
Cadre de haut niveau chez Alstom l'auteur raconte comment la "justice américaine", kafkaïenne et indigne d'un pays démocratique, a fondu sur lui, l'a emprisonné, malmené, torturé moralement, s'en est pris indirectement à sa famillle, à ses amis, à ses vieux parents pour atteindre des cadres (bien) plus importants que lui dans un dossier de corruption avec l'Indonésie. Car, au nom de la lutte contre la corruption, légitime au demeurant, les USA se sont dotés d'une machine de guerre propre à affaiblir leur rivaux économiques quand ce n'est pas à les détruire.
Cette descente aux enfers ne concernait l'auteur du livre qu'à la marge: il savait que son entreprise pratiquait la corruption mais il n'avait ni le pouvoir de l'initier ni celui de la stopper et n'en profitait pas à tite personnel.
La justice américaine jouait du billard à plusieurs bandes et visait rien moins que démanteler une société multinationale européenne concurrente et l'absorber à moindre frais. Pierucci était à la mauvaise place au mauvais moment et l'a payé de mois de prison (description incroyable des prisons privées américaines où l'on ne voit JAMAIS le ciel et où l'on humilie sciemment les prisonniers). Il y a, dans ce livre, une effarante description du rôle des avocats américains, de la presse (qui ment effrontément), de la justice (qui poursuit des buts économiques et n'a de démocratique que le nom) et des États Unis comme d'un pays où l'argent est l'alpha et l’oméga. Tout se joue à pile ou face et tout se négocie sans que les termes du marché, pour celui qui joue gros, ne connaisse les tenants et aboutissants des décisions qu'il prend et celles de la justice. Un arbitraire pervers et implacable.
Des frissons vous parcourent. L'indignation est permanente. Cette machination économique ne rend pas, c'est le moins que l'on puisse dire, ceux que l'on rencontre sympathiques ou même simplement "humains". Patrick Kron, le PDG brade sa boîte, un fleuron de l'économie Française pour échapper à ce qu'il laisse subir par un sous-fifre, Macron est illisible, la direction d'Alstom incapable, suicidaire et inefficace, le gouvernement Français et Hollande et Valls évanescents sur un dossier primordial qui concerne le nucléaire...
Seul, et jusqu'à un certain point, Arnaud Montebourg (et j'en ai été surpris) a une attitude responsable d'homme d'état conscient de l'importance stratégique phénoménale de l'enjeu.
Au final un gâchis économique, humain, politique, géostratégique et d'image. Un homme et les siens (ses 4 enfants, son couple) sacrifiés pour sauver un homme cupide et désinvolte (récompensé de sa lâcheté par un bonus de 4 millions d'euros!) et donner aux États Unis (oui, donner!) un fleuron du CAC 40 sans se battre.
Le licenciement de Frédéric Pierucci, alors qu'il est injustement détenu dans un centre de haute sécurité où il vit un cauchemar quotidien "pour non présence à un entretien" est symbolique de ce que ce monde économique et financier peut faire de pire.
Vous l'aurez compris, cher lecteur, un livre que je vous recommande chaudement.
Merci Patrick de m'en avoir parlé, d'avoir suscité mon envie de le lire et de me l'avoir prêté.