Pendant plus de vingt ans et toute mon enfance, j'ai habité le XVI ème arrondissement de Paris, entre Passy et la Muette. C'était déjà un quartier "chic" mais pas encore le temple du bon goût et de la fortune qu'il est aujourd'hui.
Curieusement cet arrondissement avait ses chapelles et la richesse était plus importante dans le périmètre Victor Hugo-Belles-feuilles que Porte de St Cloud, à Auteuil Molitor qu'à Chaillot.
On ne se mélangeait pas ou alors seulement à l'âge du lycée.
Mon école était rue des Bauches, près de la rue de Boulainvilliers. La gare de Boulainvilliers était alors désaffectée et abritait le cabinet (immense j'imagine!) d'un dentiste. Toute mon enfance j'ai imaginé des trains sur cette voie et ai été fort déçu lorsque mon espoir s'est réalisé et qu'un vilain RER l'a empruntée!
L'avenue Mozart, pour moi, c'était avant tout "le train bleu", un magasin de jouets situé près du métro la Muette. L'autre point d'attache était la boulangerie "A la flûte enchantée".
A Passy il y avait le magasin d'habits pour enfants "Mamby" qui faisait sa publicité sur les wagons ouverts du petit train du jardin d'acclimatation de Neuilly. Mon frère, je crois me souvenir, avait été choisi pour illustrer la collection une année sur leur catalogue. J'en avais conçu une certaine jalousie et n'avais pas compris le choix du commerçant car il perdait alors ses dents de lait et offrait un sourire incomplet.
A côté de Mamby il y avait la banque des parents où, adolescent, j'ai déposé des chèques et pris du liquide pour eux dans des opérations qui ne se font plus maintenant. La caissière ne craignait pas les hold ups et comptait les billets devant moi. Elle humectait ses doigts avec une petite éponge orange. Aller "aux coffres" était une expédition qui donnait le frisson.
Rue de Passy il y avait les Nouvelles Galeries, le Prisunic (méprisé mais fréquenté!) et, plus tard, "Inno". Dans les 3 la nourriture était au sous-sol et le reste au niveau rue. J'aimais le rayon disques d'Inno. Il était plus important que celui de la FNAC de Toulouse aujourd'hui. Le vendeur acceptait de me faire écouter les 45t que je convoitais. Forts! il les passait forts sur sa platine et le magasin s'emplissait de "ma" musique.
J'avais moins de chances avec le disquaire de la rue de Passy, face à Franck & Fils (habits pour femmes gigantesque et désert qui a survécu jusqu'à il y a un an ou deux): il mettait (souvent) en vitrine les disques que j'aimais mais ne les faisait pas écouter. Et puis il était plus classique que pop, comme ses clients.
L'autre magasin de jouets du quartier c'était "au bonheur des enfants". J'y ai des souvenirs éblouis et ne comprends toujours pas comment Monsieur Shermann et sa mère avaient autant de choix dans une surface aussi réduite. C'était le Graal pour nous: les Dinky Toys et leurs boîtes jaunes, les trains Jouef (bon marché), Hornby (mieux) et Marklin (le top), les meccano, les legos.... ils avaient tout et le rayon "garçons" était au sous-sol.
Le marché de l'annonciation a longtemps été mon passage obligé. Quand j'y passe parfois il me fait l'effet de l'enclos pour la chèvre de monsieur Seguin: "que c'est petit".
Luce, le magasin d'alimentation incontournable de Passy m'a laissé un souvenir ineffaçable: j'ai, à tort, été accusé d'y avoir volé un article. Comme ce n'était pas le cas la fouille n'a rien donné mais le jeune adolescent que j'étais a été choqué de cette suspicion et je n'ai jamais remis les pieds dans ce magasin. (la seule fois où j'ai volé, à Inno justement, j'avais l'impression que le magasin entier le savait!).
Place de Passy il y avait les magasins où l'on m'envoyait faire les courses en tant que garçon et cadet. LLe pain chez "Bourbonneux", la charcuterie chez "les dames": elles étaient deux à la caisse et donnaient un sucre d'orge aux enfants. (Mon Dieu! on dirait un souvenir datant d'avant le premier conflit mondial!).
A côté de chez Luce il y avait une boucherie comme on n'en fait plus. "Chez Roger" ça s'appelait. des deux côtés d'une allée centrale une dizaine de garçon-bouchers et une caisse qui trône. Le rouge-sang dominait partout. A l'automne une biche entière, un cerf ou un sanglier pendu par les pattes arrières à l'entrée sans vitrine.
La poissonnerie m'a laissé un souvenir inoubliable le jour où une otarie vivante était devant son entrée: ses cris, sa force et la curiosité m'ont éblouis.
Ma mère donnait des noms de fantaisie aux commerçants ou à leur magasin. "Rosalie", "le bandit" "6 Francs" étaient ainsi une charcutière, un droguiste et un marchand de boutons. Car il y avait une mercerie, rue Vital précisément.
Et un dispensaire de la Croix rouge, dans le saint des saints du fric, rue de Passy!
Ma géographie du quartier était précise et secrète: je savais passer par les entrée d'immeubles et sortir par l'arrière, les jardins du Ranelagh où nous jouions les jeudis puis les mercredis, la "Piste" sur laquelle nous avons tous les 5 appris à "faire du vélo" et du patin à roulettes (l'ancêtre du roller), le kiosque des bonbons, le guignol du XVI ème (pas le surnom de l'inamovible crétin, maire du XVI ème pendant des décennies mais un vrai théâtre de marionnettes qui existe encore), la gare de Passy, la voie ferrée d'Auteuil, celle dite des "souverains" qui traversait le quartier, la "Maison de la Radio" (Radio-France).
Et le Trocadéro. Ah! le Trocadéro... le jeu était d'aller jusqu'à l'école militaire à pieds. Là on était respecté: on était "allé loin"!
Comme quoi même un quartier parisien pasteurisé et dédié au Dieu Argent peut avoir un âme.