C'est une petite amie eurasienne dont j'étais fou qui m'a sensibilisé, en 1979 et 1980 à la tragédie du Cambodge.
Bien après que notre relation se soit achevée dans un fiasco absolu j'ai continué à lire tout ce qui paraissait sur ce pauvre pays qui, du XXème siècle fertile en monstruosités, pourrait cependant se classer dans le peloton de tête.
J'ai lu tant de livres sur cette fameuse "tragédie sans importance" (du titre du célèbre livre de William Shawcross) que j'ai fini par être familiarisé avec la géographie du pays comme si je le connaissais.
Sa végétation, son climat, les lieux de son martyre m'étaient connus bien avant qu'il soit de nouveau possible de visiter le pays, bien avant qu'un semblant de paix n'y revienne.
Il est des pays, comme cela, qui sont des destinations impensables pendant de très longues périodes. Ils faisaient rêver les occidentaux puis la nuit s'est abattue sur eux (Afghanistan, Yemen, Ethiopie....) et on ne pouvait plus les approcher qu'en songe.
La Passe de Khyber, Sanaa et Aksoum restent des cailloux blancs dans les rêves de tous les voyageurs.
Phnom-Penh, Siem Réap, Battambang et Kep sont des noms qui résonnaient ainsi aux oreilles de ceux pour qui l'Asie du Sud-Est ne se limitait pas aux bordels de Saïgon puis à ceux de Thaïlande.
La découverte des temples d'Angkor à la fin du XIXème siècle, l'épopée Malraux, les aventures sans fin (et souvent navrantes) du Roi Norodom Sihanouk.... tout faisait sens et donnait de ce petit pays une image douce et bienveillante.
Loin de la réalité de la corruption et de la violence qui y régnaient, certes, mais aussi à des années lumière du cataclysme Khmer rouge qui s'est abattu sur le pays et qui, en moins de 4 ans à fait disparaître de la surface de la terre plus de 20% de la population.
Tout ça pour dire que je n'osais espérer un jour pouvoir fouler cette terre et que mon plaisir d'avoir pu le faire est une de mes plus grandes satisfaction.
J'ai littéralement communié avec les "âmes errantes" des films de Rithy Panh et pensé à toutes ces personnes évoquées dans tant de livres et qui moururent de manière si tourmentée.
Pour avoir lu l'évacuation de Phnom-Penh j'en connaissais le plan et mon amie a été surprise que je connaisse le nom des rues mais aussi où elles menaient.
J'ai été agréablement surpris parce que le Cambodge de la fin de 2009 n'était pas un pays traumatisé et douloureux. C'était un pays plein de vie, de bruits et d'avenir.
Les traces de l'horreur sont nombreuses mais "silencieuses". C'est le passé et il s'endort doucement.
C'est le mieux qu'il à faire*.
(*Euh, qu'il ait à faire).
