Hier j'ai regardé "le Grand Journal" sur Canal+. Je regarde de temps en temps cette émission
qui est la quintessence de ce qui se fait (ou pas) en cette année 2010 en France.
Comme sur la chaîne honnie TF1, tout s'articule autour des "pages de publicité": de longs
tunnels à la gloire de produits inutiles vantés par des consommateurs improbables.
La présentation est assurée, d'ordinaire, par un vieux routier des médias pour qui tout se
vaut, Balladur et Bryan Ferry, Martine Aubry et Lorie, Céline Dion et Gisèle Halimi,
Brel et Bruel. L'homme n'est pas déplaisant mais il ne parvient pas toujours à masquer
son ennui et/ou son cynisme.
Comme cela se fait partout il est entouré de faire-valoir euh... pardon, de "chroniqueurs"
à qui on demande de faire court et surtout de rester dans l'air du temps.
On ne vient pas regarder "le Grand Journal" pour s'informer mais pour se confirmer qu'on n'a
pas dévié de la norme.
Ces chroniqueurs sont plutôt, eux aussi, sympathiques même si leurs interventions
calibrées sont ultra-attendues. Ils vont au secours du succès, adorent les vaches sacrées
et fustigent tout ce qui n'est pas dans l'air du temps.
Ils sont tous capables, sur le plateau, de faire un procès de Moscou (pour rire...quoi que...)
si l'invité est pas bien.
Ali Badou, l'un des chroniqueurs, obligé de lire des quantités de livres pour les résumer en
une phrase avant la pub remplaçait, hier, le maître de maison parti recharger ses batteries
dans un paradis de corail lointain. (on l'imagine mal à Perros-Guirec!).
Il essayait de bien faire mais malheureusement l'invité était retors. Michel Rocard, sans
doute échaudé par un ancien passage chez Ardisson (la fameuse fois où l'animateur lui
a demander si "sucer c'était tromper", on voit le niveau) semblait décidé à donner des
réponses aux questions et à ne pas se laisser enfermer dans le format de l'émission.
Ali Badou, dans l'incapacité d'envoyer le tunnel de spots à l'heure était dans la douleur: ça
se voyait presque physiquement.
Aux questions réductrices, aux gimmicks bébêtes de l'émission Rocard opposait une parole
réfléchie et, surtout, complète et argumentée.
Le plateau était en transe. L'invité ne jouait pas le "jeu", on ne pouvait pas ricaner bêtement
entre happy fews branchés.
C'était à se tordre: rien ne fonctionnait: Michel Rocard prenait de plus en plus de temps pour
répondre; il négligeait les railleries du public sélectionné pour sa télégénie (il y a génie dans
le mot mais c'est un faux-ami) et se moquait d'être dans les temps ou pas.
Les "rubriques" se sont suivies, le "zapping", le "Petit journal" mais ça ne fonctionnait pas:
la dérision qui est la marque de fabrique de ce genre d'émission suintait et la machinerie
obscène du spectacle éclatait sur l'écran.
Denisot, en vrai professionnel, sait comment rythmer un tel jeu du cirque. Avec lui on ne sent
que vaguement que les invités sont moins importants que le background et que la publicité est
le message principal de l'émission.
Avec son successeur d'un jour et son invité malcommode le refoulé a sauté à l'écran. Sur
canal+ on vend aussi du temps de cerveau pour Coc-Cola. Mais on le fait avec anesthésie.