(Je ne fais pas de fixation sur les génocides mais il est vrai que ces massacres à grande échelle me fascinent parce qu'ils nient tous l'humanité des victimes et qu'ils s'accompagnent tous de déchaînements de violence quasiment incompréhensibles.)
"Un dimanche à la piscine de Kigali" de Gil Courtemanche est un livre (Folio 4328) stupéfiant. Il en dit plus sur notre monde que bien des livres de philosophie, sur le génocide des Hutus sur les Tutsis que bien des livres d'Histoire (ceux de Jean Hatzfeld exceptés) et sur la politique africaine de le France que tous les ouvrages consacrés à la politique étrangère de la France sous Mitterrand (1981-1995).
Je précise que Gil Courtemanche est journaliste québécois qui a longtemps été correspondant en Afrique pour radio-Canada. Il sait de quoi il parle et ça se voit.
Son livre est d'abord un beau roman et c'est ensuite et surtout un témoignage accablant sur l'horreur et les conditions qui l'ont permises.
L'engrenage fatal, la folie meurtrière, la bêtise crasse et le désintérêt du monde devant le génocide sont admirablement dessinés. La cruauté et la fatalité en œuvre sont bien décrites et ses effets implacables expliqués. Il ne faut pas croire que parce qu'il concernait un pays africain le génocide était différent: il y a bien eu déshumanisation des futures victimes ("cancrelats", "cafards" les désignait), isolement puis massacres de familles entières de l'aïeul au nouveau né, du mépris des dépouilles mortelles à la volonté de faire souffrir les victimes.
Le racisme ("dans ces pays là un génocide n'est pas important" (F.Mitterrand), la stupidité, la courte vue politique, l'Histoire, l'impréparation, la nullité et l'impuissance de l'ONU et des organisations internationales, la situation spécifique du continent africain, théâtre de tant d'horreurs etc. font que le Rwanda a connu l'un des pires massacres du XXème siècle, le 4ème génocide de masse en fait, dans une indifférence quasi généralisée.
Le livre montre la folie annoncée que personne n'a voulu stopper et c'est magnifiquement fait: on est de plus en plus mal à l'aise au fur et à mesure que les assassinats sont perpétrés et se rapprochent. L'Eglise ne sort pas grandie de l'époque...
N'allez pas croire que c'est un livre "poisseux"! c'est un texte très sensuel, sexuel même et qui décrit des personnes, des situations et des paysages avec un talent qui vous les fait voir.
Il s'achève sur le désastre absolu tout en rappelant, par une note en bas de page, que la veuve du Président Habyarimana du Rwanda et sa famille ont été exfiltrés par l'armée Française et que, bien que comptant nombre de responsables du génocide, elle a été accueillie en France et jamais inquiétée... Comme à chacun des génocides de l'Histoire les plus grands responsables s'en sont sortis.
Notre "politique africaine" était à ce prix!
* "Abattez ces grands arbres" est le signal codé employé par "la radio libre des mille collines" pour débuter le massacre. En 2 mois près de 800 000 Tutsis (et hutus modérés) passèrent de vie à trépas. Hommes, femmes et enfants (surtout les garçons, les Hutus désirant que les filles grandissent pour être violées puis tuées plus tard).