Yves Gibeau fait partie de ces écrivains qui ont bénéficié, de leur vivant, d'une certaine notoriété et qui sont aujourd'hui totalement oubliés.
La relecture de ses livres, quand on les trouve, est loin d'être désagréable et les sentiments et impressions qu'on y trouve décrits restent d'actualité.
Le monde a beaucoup changé depuis qu'ils se sont tus et, comme ils n'idéalisaient pas sciemment leur milieu et leurs contemporains (comme un Pagnol), leur oeuvre ne leur a pas survécu en tant qu'archétype.
Gibeau était un homme assez triste, peu doué pour le bonheur, que l'injustice révoltait et qu'on pourrait qualifier de fataliste. Bref il réfléchissait ce qui le disqualifierait d'emblée de nos jours!
Il avait été "traumatisé" (comme on ne disait pas encore) par son passage par les "enfants de troupe", une sordide institution de l'époque qui obligeait des enfants et des jeunes gens à servir dans l'armée quand bien même ils n'étaient pas faits pour cette institution.
Le roman qu'il a tiré de cette désastreuse expérience ("Allons z'enfants") est probablement son livre le plus connu sinon son meilleur. (je lui préfère "La fête continue").
En 1980 le réalisateur Yves Boisset en a réalisé une adaptation pour le cinéma que j'ai revue récemment. La distribution est parfaite (Jean-Claude Dreyfus excellent comme toujours, Jean-François Stevenin parfait, Jean Carmet exceptionnel dans un petit mais fondamental rôle, et Lucas Belvaux dont c'était le premier premier-rôle au cinéma est formidable: touchant, agaçant mais inspirant aussi la compassion, la bienveillance et la pitié.
Stéphane Denis et Jean-Marc Thibault étaient les deux seuls acteurs moins convaincants d'une distribution remarquable (n'oublions ni Jean-Pierre Aumont, ni Daniel Mesquich, ni Jean-Pierre Kalfon ni Jacques Zanetti). Les rôles féminins sont très rares: le film se passe presque tout le temps dans les locaux de l'armée. La mère est soumise, la "bonne soeur" de l'hôpital est caricaturale de méchanceté et de bêtise bornée et le personnage de la bonne-soeur "gentille" peu crédible..
Naturellement le film est un pamphlet antimilitariste et verse parfois dans la caricature mais chez les militaires on ne fait pas non plus dans la nuance. 12 mois de "service militaire" me l'ont douloureusement appris..
Chalumeau, un jeune garçon est envoyé par son père, sous-off de carrière et fana-mili (Jean Carmet) chez les enfants de troupe où l'école de 3 ans est gratuite mais où les élèves doivent 5 ans à l'armée en suivant les examens.
Ce garçon n'a aucun goût pour les armes et la vie militaire. Pire il les déteste et s'intéresse à tout ce que l'armée ne supporte pas: la réflexion, l'art, la littérature, la poésie.
Il se met vite à dos l'ensemble des adultes (gradés, religieuse et son père) qui sont tous incapables de le comprendre, faute d'essayer. Il est donc puni, battu, humilié et ridiculisé et souffre de n'avoir personne pour le comprendre. L'armée menacera même de le faire diagnostiquer dérangé par un psychiatre.
La guerre déclarée il entreverra un avenir possible dans le cinéma qui l'attire et le passionne mais il est mortellement blessé pendant le drôle de guerre sur le non moins drôle ligne Maginot.