Pendant que nous maugréons et faisons les enfants gâtés devant le monde; des hommes, des femmes et des enfants essaient tout simplement de vivre sur cette planète déshéritée.
Nous mangeons à notre faim, nous ne mourrons ni de chaud ni de froid, nous avons de l'eau à profusion (au point de l'acheter en bouteilles), la culture est accessible comme la liberté de penser et nous pouvons dire ce que nous pensons: la démocratie est réelle comparée à ce qui se passe ailleurs. Nous voyageons pour notre plaisir et nous nous rions des frontières car nous avons le passe-partout pour lequel des centaines et des milliers de personnes meurent chaque jour: une carte d'identité ou un passeport.
Les "damnés de la terre" ne sont plus les ouvriers ou les paysans mais les "migrants", terme faux-cul que l'on emploie pour ne pas dire "ceux qui sont chassés de chez eux et qui n'ont d'autres possibilités que partir en espérant trouver un accueil où vivre sans côtoyer la mort chaque matin.
Dans son livre, publié en 2015 mais toujours valable, hélas "Les bateaux ivres" Jean-Paul Mari, grand reporter s'interdisant le pathos ou de donner des leçons explique les mécanismes qui conduisent des familles entières à grimper sur des embarcations instables, à faire confiance à des passeurs (de véritables assassins) et risquer leur vie pour trouver un endroit où vivre de leur travail et de leurs capacités intellectuelles ou physiques.
Il explique les guerres (Afghanistan, Erythrée, Syrie, Liban, Irak...) et le parcours, véritable chemin de croix de ces migrants qui espèrent, contre toute logique, qu'on aura sinon pitié d'eux, du moins du respect pour le courage qu'il faut pour partir ainsi alors que sont prêts à les rançonner, les violer, les torturer, les prostituer et les massacrer des bandits modernes dont on tait le nom par diplomatie, en réalité par peur d'avoir à affronter des monstres.
A travers le destin effroyable (le mot n'est pas trop fort) de quelques uns de ces naufragés du chaos et de la misère Mari nous décrit ce que nous ne voulons pas voir ni entendre parler. Pendant que nous faisons la grève pour revenir à la retraite à 60 ans des enfants sont battus et tués, des familles disloquées, des jeunes femmes violées au vu et au su de tout le monde qui s'empresse de regarder ailleurs.
Nous choisissons les indignations qui nous font réagir mais toutes les causes ne se valent pas. On détourne les yeux en oubliant que notre liberté n'est pas écrite dans le marbre et que le présent des migrants pourrait être notre futur.
Si vous avez le cœur bien accroché lisez ce beau mais effrayant livre.