Je suis allé voir le film de Philippe Ruffin "Au boulot!" dimanche 10 novembre. La grande salle de l'Américan Cosmograph était pleine à ras-bord.
L'idée de départ est excellente: proposer à Sarah Seldmann, chroniqueuse de l'émission "les grandes gueules" dans laquelle elle est la championne du libéralisme le plus échevelé de voir en vrai la vie de ces assistés. Ses prises de position sont les classiques: "les chômeurs sont des feignasses, ils ne font rien, le SMIC à 1300€ c'est déjà pas mal etc" de vérifier sur le terrain la pertinence de ses propos.
François Ruffin n'est plus encarté LFI mais il reste marqué par leur discours. Il n'est pas dogmatique comme ses homologues. Ou moins. C'est un homme politique intelligent qui aime l'humanité et souffre des injustices criantes de notre société. C'est un homme drôle, plein d'humour et de compassion. Il a eu l'idée de proposer à Sarah Seldmann de se frotter à la réalité. Une immersion chez les pauvres, les rejetés, les fameux "sans dents" jadis moqués par François Hollande.
Evidemment la rencontre entre la bourgeoise sûre d'elle-même et vaguement méprisante* et le lumpenprolétariat à la française est un choc. L'avocate journaliste est courageuse d'affronter celles et ceux qui auraient des raisons de la détester et montre qu'elle n'est pas insensible. Devant la pauvreté, la misère, la maladie, le racisme et l'avenir bouché de ses interlocuteurs elle ne remet pas vraiment en cause ses certitudes mais elle est touchée, marquée même.
Qu'ils soient coursier, employé de cuisine, agriculteur, bénévole au Secours catholique, en reconversion ou en longue maladie, qu'elles soient aide-soignante, footballeuse ou femme de ménage tous ont accueilli "la libérale des beaux quartiers" avec gentillesse.
Les auteurs du film ont, c'est normal, la volonté de "choquer" la chroniqueuse et il y a dans le film des moments de véritable humiliation. Ils n'étaient pas nécessaires même si celle-ci se ridiculise toute seule en détaillant ce qu'elle veut posséder (des sacs à 20 000€, des bagues à 50 000€ et si elle précise qu'elle n'est pas riche parce qu'elle prend l'avion et non un jet privé.)
Sarah Seldmann disparaît de l'écran durant les 15 dernières minutes du film: un différent sur Gaza entre elle et Ruffin les aurait opposés.
Le film ne souffre pas de cette absence de l'actrice principale. Elle a tout dit et montré qu'elle ne remet pas en cause sa façon de voir le monde (tout en ayant eu le courage de faire des choses très difficiles pour quelqu'un comme elle) et oubliera sans doute très vite les misérables de notre époque. Car ce sont des misérables comme ceux d'Hugo. Ni plus, ni moins.
Mon seul regret ou ma seule critique, porte sur l'attitude parfois humiliante de Ruffin vis à vis de Sarah Seldmann. Qu'elle ait accepté le défi et se soit remise en cause aussi complètement indique une humanité certes sélective mais une humanité tout de même.
Cela dit le discours de Sarah Seldmann et de ceux qui tapent sur ceux qui vivent du RSA, ceux qui ont des congés maladie; qui vivent du SMIC etc est aussi insupportable que celui des éternels marxistes dont le discours est un leurre pour attirer des "clients".
J'ai été surpris par les applaudissements dans la salle à la fin de la diffusion du film, venant de personnes plutôt âgés et vivant dans le centre ville de Toulouse, une grande ville "chère".
