C'est un film que j'aime tellement que je préfère ne pas en parler avec d'autres personnes qui l'aimeraient autant que moi. Dans cette admiration sans limite je me préfère sans témoin.
C'est une adaptation du roman de William Makepeace Thackeray intitulé je crois "Les mémoires de Barry Lyndon". Un roman du XVIIIème siècle qui a l'Europe comme terrain de jeu. C'est, sommairement dit, l'ascension et la chute d'un nobliau Irlandais condamné par les défauts de son caractère et son éducation mais aussi par les règles impitoyables d'une société corsetée par des règles immuables.
Le film fut tourné en 1973 principalement en Grande Bretagne dans des décors naturels. Sa sortie mondiale se fit en 1975 et, curieusement, le film fut mal accueilli par la critique britannique et américaine. Une demie surprise pour moi: bien qu'encore loin de leurs futures "trumpitudes" les Etats Unis pensaient super-héros et requins articulés quand Kubrick leur faisait voir et vivre le siècle des lumières. Et les Anglais sont les Anglais. Le film eut dû être Anglais pour avoir l'heur de plaire à ce peuple étonnant.
Stanley Kubrick, le réalisateur du film sortait de 3 succès consacrés qui avaient beaucoup fait parler: "Dr Folamour", "2001: Odyssée de l'Espace" et "Orange mécanique". Trois films exceptionnels qui ont marqué d'une trace indélébile le cinéma mondial. Stanley Kubrick, cinéaste américain travaillant près de Londres est, dans son domaine, un génie comme Picasso, Mozart ou Céline en sont. Leur cerveau, leur imagination et leur liberté sont au service de leur réflexion et de leur esprit créatif. Peu les approchent, nul ne les dépassent.
Bien sur on est consterné que leurs chefs d'œuvres ne soient pas unanimement célébrés mais la méconnaissance ou le rejet sont parfois la rançon du génie.
Objet commercial le film de cinéma s'élève quelquefois mais parvient très peu souvent à la perfection de Barry Lyndon. Les ambitions du cinéaste, en adaptant le livre étaient considérables: faire voyager le spectateur dans le dix-huitième siècle. Les personnages, l'action, les lieux, les passions, les haines, la lumière et jusqu'aux âmes. Kubrick nous plongeait dans l'Histoire comme il l'avait fait avec la science dans "2001: l'Odyssée de l'Espace" et qu'il le ferait ultérieurement dans la folie avec "Shining" ou dans la science fiction avec 2001.
Je suivais passionnément le travail de ce metteur en scène unique et dois reconnaître que le charme n'opéra pas avec tous ses films: je restais éloigné de "Full Metal Jacket" et ne trouvais à "Eyes wide shut", son dernier film, qu'une exceptionnelle beauté des images.
Ce que j'admire le plus dans "Barry Lyndon" c'est que le metteur en scène a dû affronter de nombreux problèmes qui auraient fait renoncer n'importe qui. Au contraire, plus le challenge était difficile plus Kubrick imposait la meilleure réponse. On a dit partout -avec raison- que l'éclairage des scènes d'intérieur à la bougie donnaient à celui-ci un réalisme prodigieux mais tout est de cet ordre: la musique*, les vêtements, le bruitage, le jeu des comédiens, la reconstitution des batailles ou des duels et l'humour même.
Il y a un narrateur qui nous raconte ce qui se passe et qui l'anticipe même. C'est un artifice scénaristique étonnant. Les comédiens sont ahurissants de vérité: le révérend impassible dont on suit le développement de la rancœur, Lady Lyndon qui n'est qu'un objet de valeur parmi d'autres et qu'on se dispute sans élégance (les faux semblants de la société aristocratique), le beau-fils consumé par une haine justifiée mais repoussante, les hommes tenus de se comporter d'une certaine manière (lorsqu'ils tournent poliment le dos à Barry Lyndon après sa scandaleuse esclandre avec son beau-fils) chacun se débat avec ses moyens intellectuels et son déterminisme social.
Ryan O'Neal n'a pas convaincu la critique: c'est injuste; il est ce naïf voyageur ui se fait voler, cet espion qui se trahit devant celui qu'il doit surveiller, cet homme qui se suffit d'une conquête facile d'une femme qui aurait pu changer son destin. Il est courageux (à l'armée, en duel) mais l'est souvent à contretemps. Il est victime de ceux qui le détestent parce qu'il n'est à sa place nulle part.
Ryan O'Neal n'a jamais fait mieux que "Barry Lyndon" (comment l'eut-il pu?) mais dans "Paper Moon" de Peter Bogdanovitch il montra que le choix de Kubrick était justifié.
On a reproché sa longueur au film: 3 minutes de "Guerre des étoiles" me semblent trop! Marisa Berenson n'a pas convaincu. J'ai dit plus haut qu'elle "fait partie du décor". On ne demande pas à une commode ou à une desserte d'avoir des états d'âme! Et puis, avoir été distinguée par Kubrick soi-même ça vaut tous les Oscars de la planète. Les dernières images du film et la sentence ironique referment intelligemment cette œuvre de cinéma dont je ne me lasse pas et dont j'économise les visions.
"Good or bad, handsome or ugly
Rich or poor, they are all equal now"
*On glose sur l'utilisation du trio de piano de Schubert mais Kubrick l'avait choisi exprès pour son romantisme qui "collait" à l'histoire.