Demain Maman sera dans sa quatre-vingt seizième année. 96 ans. Elle aura bientôt 96 ans. Il y a encore un mois elle avait toute sa tête et ses idées restaient claires.
Sans doute à cause de légers AVC ce n'est plus le cas. Elle parle d'elle et de mon père comme s'ils étaient encore un couple. Lui est décédé il y a 16 ans.
Elle me reconnait mais oublie ce qu'on s'est dit et mélange tout. Elle se verrait bien conduire et quitter l'EHPAD où elle vit alors qu'elle n'est plus autonome ni suffisamment bien pour sortir seule dans le couloir.
C'est miracle si, les derniers temps qu'elle vivait seule elle n'a pas mis le feu à l'immeuble.
Nous sommes nombreux à avoir encore l'un de nos parents vivant mais en étant l'ombre de ce qu'ils furent. On a du mal à être touchés par ce qu'ils sont devenus et la panique nous prend en songeant qu'on leur ressemblera dans un jour pas si lointain.
Alors nous serons aussi ces vieilles, très vieilles, trop vieilles personnes laides, mal fagotées, marmonnant des idioties et en proie à des obsessions étranges.
Toute pudeur nous aura désertée et nous parlerons crûment de choses qu'on n'abordait jamais ensemble. Les mots et les attitudes seront impudiques et nous répéterons sans fin les mêmes sentences d'un autre temps.
Les scientifiques et les politiques se rengorgent de l'allongement de la durée de la vie: ont-ils eux aussi des très vieux parents qui réclament la mort comme une délivrance et qui se ratatinent sous leurs yeux?
Que peut-on attendre des quatre vingt dix ans lorsqu'on ne voit plus clair (qu'on ne peut donc plus lire ni regarder la télévision), que les sens sont émoussés (on n'entend plus bien, on ne voit pas bien, on n'a plus de goût...) et qu'on attend avec terreur -et impatience- le moment de mourir?
Que sont ces années qui nous voient devenir laides, devenir moche, devenir pénible, devenir un poids pour ceux qui doivent s'occuper de vous?
Bien sûr il y a quelques exceptions mais justement, elles sont par définition rares.
Comme la vie des très âgés se passe au ralenti ils n'ont rien de nouveau à dire et répètent donc sempiternellement les mêmes rabâchages. Nous les écoutons distraitement, inintéressés et ne sachant pas le dissimuler.
Chaque fois que nous les voyons nous pensons que c'est la dernière et nous nous le reprochons. Il n'est que trop probable que nous leur ressemblerons dans quelques temps.
La chanson "les vieux" de Jacques Brel dit tout cela et le dit bien mieux.
