Je suis ainsi fait que lorsque quelqu'un fait (presque) l'unanimité je trouve cela suspect. Ainsi en est il pour le Général de Gaulle: je ne lui conteste pas une stature hors normes ni une personnalité unique, je ne lui dénie pas non plus une place singulière et méritée dans l'Histoire de notre pays.
C'est la statue du commandeur, le grand homme aux mille qualités qui m'agace un peu: avec le temps plus personne ou presque ne conteste ni l'homme ni son action. On n'entend plus les "rapatriés", on n'entend plus non plus ceux qui s'opposèrent à lui en 1958 et moins encore ceux qui niaient au "grand Charles" ses vertus humaines et politiques. On a passé par pertes et profits les Harkis et Ben Barka.
Comme Saint Louis (Louis IX), Henri IV en France, J.F Kennedy aux U.S.A et Winston Churchill en Grande-Bretagne, de Gaulle est "intouchable". Un mix de Gambetta, Clémenceau, Jaurès et Mendès France. Avec une touche de Bernadette Soubirous et de la grotte de Lourdes pour "l'Appel du 18 juin".
S'il est incontestable que l'homme avait une vision du pays et un sentiment élevé de sa valeur ; sans oublier une conscience aigüe de la situation politique et militaire de la France de 1940 son action s'est étendue des années 30 à la fin des années 60. Sur une aussi longue période il eut été impossible que l'homme fut sans tâches et n'eut point commis d'erreurs. N'étant qu'un homme il n'était ni infaillible ni sans défauts.
Admettons que dans la période de la guerre il fut extraordinaire par son action et sa vision des choses. Qui serais je pour critiquer "l'Homme du 18 juin", celui qui conserva l'honneur du pays comme on conserve la flamme olympique? Son action fut remarquable et exemplaire. Dont acte. Cependant, pour "oublier" au plus vite la fange dans laquelle le pays et ses dirigeants d'alors se sont vautrés la justice a été bien timorée et quelques femmes tondues et quelques hommes fusillés ont permis de refermer une parenthèse de 4 ans qui n'est pas passée, ne passe pas et risque de ne jamais passer. L'effondrement militaire, intellectuel, politique, religieux et moral de 40 à 45 a été comme escamoté au profit d'une réécriture en images d'Epinal avec Charles de G. en icône rédemptrice. C'est un peu juste!
Je n'ai rien à dire sur le gouvernement de 45, sur la démission de 46, sur la "traversée du désert" et sur la création du RPF. De Gaulle redevenait un politique et agissait en tant que tel, auréolé de sa gloire conquise pendant la guerre. 1958 et le tour de "passe-passe" de l'arrivée au pouvoir, la constitution de Michel Debré, l'affaire d'Algérie et le tonitruant mais ambigu "je vous ai compris", la Vème République taillée sur mesure, le ballotage de 1965, les référendums plébiscites, la démission spectaculaires la dernière visite à Franco!!!) en tant qu'ex-Président... il y a matière à discuter et la statue n'est pas aussi inouïe qu'on veut nous le faire penser.
Indéniablement l'Homme du 18 juin a ramassé la France dans les égouts, indéniablement il l'a relevée et tout aussi indéniablement il avait une "vision" du pays supérieure à ses capacités, à sa taille et à son caractère national. Si la France s'est offerte à Pétain et à Laval (avant d'acclamer de Gaulle!) c'est qu'elle est aussi capable du pire. Je crains d'ailleurs qu'elle ne soit en train de basculer vers l'abjection et le reniement et crains que la présidentielle de 2027 ne soit une régression que l'Europe et nos alliés nous fassent payer cher.
