Sitôt finie la lecture des atrocités du Donbass (post du 11/02/23) je me suis plongé dans ce que je croyais être un récit du type Jack London consacré à l'observation du tigre de l'amour. L'amour dont il est question ici est le fleuve, et donc la région géographique qu'il arrose, naturellement.
Les premières pages sont surprenantes car elles ressemblent à la description de la découverte d'un lieu de crime dans un roman policier à la différence près que l'assassin est un des 500 derniers tigres de Sibérie et que la proie est un chasseur dont le cadavre est décrit "cliniquement" comme s'il s'agissait d'un cervidé.
Le livre de John Vaillant (éditions Libretto) va à l'essentiel. (j'allais écrire "à l'os" mais c'est de mauvais goût). On suit une équipe chargée d'empêcher un braconnage endémique et idiot qui est désormais responsable de la prochaine disparition de cette variété de félins, les plus gros de la création encore en vie.
Aux confins de la Fédération de Russie, près de la Chine, l'homme défriche la forêt, creuse des mines, élève des animaux domestiques et étend ses villes, grignotant inexorablement le territoire des fauves. Ceux-ci s'attaquent aux animaux élevés par les hommes et à ces derniers.
Normalement les rencontre entre les deux prédateurs humain et félin sont rares mais, du fait de notre expansion elles ont tendance à se produire plus souvent et à ne pas nous être favorables.
Je ne citerais pas les "vertus" que la pharmacopée chinoise attribue aux os de tigres, à leur pénis et autres organes. C'est tellement absurde. Par contre elle est la justification des braconniers qui avec une bête gagnent de quoi vivre convenablement 1 ou 2 années de vie. On imagine bien volontiers que le face à face d'un chasseur et d'un fauve gros et puissant comme un ours blanc n'est pas, à priori, favorable au bipède. Comme, en plus, dans ces contrées l'on ne dispose que d'armes anciennes et que celles-ci sont sensibles au froid extrême et à la vétusté l'affaire se présente plutôt mal pour l'homme chassant.
Ce livre est un puissant pourvoyeur d'images. Taïga, félin, hommes sont décrits de façon à ce que l'imagination complète le portrait ou la description. A l'inverse des documentaires animaliers qui se mettent à la place du spectateur en lui livrant des scènes "aménagées" (le renard blanc qui attrape un lemming, le guépard qui rattrape puis renverse une antilope, le zèbre guetté puis saisi par un crocodile...) le livre laisse la part belle à l'évasion. On est sur place, on entend le vent dans les branches, on a de la neige jusqu'aux genoux et on "sent" la présence du tigre, là, toute proche.
Le livre ne se contente pas de parler du tigre. Il le replace dans l'Histoire et dans celle de cet espace particulier qu'est cette extrémité de la Russie. Il en profite pour aborder les conditions de vie des hommes sous les régimes dictatoriaux qui se sont succédés ici. Les luttes contre les "blancs" sont abordées et montrent l'étendue des massacres que cette terre a connus.
Comme souvent dès qu'il s'agit de violence celle-ci est exercée par tous et de manière aussi inventive et cruelle. (l'auteur cite la fin de cet homme, enfermé dans un sac postal et jeté vivant dans la chaudière d'une locomotive). Nous n'avons, hélas, pas besoin des tigres pour connaître un trépas monstrueux.
On le sait cet animal exceptionnel ne peut lutter contre l'inexorable voracité de l'espèce humaine. Lui aussi est sur la liste de ces espèces appelées à disparaître et que nos enfants ou les enfants de nos enfants ne verront qu'en photo, sur pellicule ou papier glacé.
Seuls les livres permettront à ces malheureux ce qu'ils furent et ce qu'ils représentaient.
Plus j'avançais dans la lecture du livre plus il me passionnait. Des comptes rendus d'expériences, des analyses de comportement, des histoires liées aux relations entre l'homme et l'animal, des découvertes de l'éthologie expliquées sans prétention partent du tigre et m'ont emmené loin, très loin. Vous ne penserez plus jamais aux grottes de Lascaux comme avant après avoir lu ce livre qui vous fait oublier notre triste quotidien. Un véritable embarquement pour une découverte du tigre mais aussi de soi-même.