Il y a de cela quelques années sur un stand de vide grenier j'avais trouvé un livre de poche défraichi dont ni le titre ni l'auteur m'étaient connus. En lisant la quatrième de couverture j'avais été intéressé et l'ai donc acheté. Le vendeur, un jeune type, la trentaine finissante, barbu et chevelu, sympa et possédant des choses intéressantes sur son déballage approximatif me dit que c'était un bon livre mais "pas fait pour remonter le moral". Il ajouta que l'humanité qui y était décrite ne donnait pas envie d'en faire partie". C'était -pour moi- un argument vendeur. Je lui tendais les 2€ du prix marqué sur la première page et m'apprêtais à partir quand il me retint. "Attendez, dit-il, attendez, j'ai dans le coin un second livre de cet auteur, plus noir encore. Mais c'est bon, bien écrit et ça m'a marqué. Il me tendit alors "La peau et les os" du même Georges Hyvernaud dont je tenais "Le wagon à vaches" dans la main.
Il m'en dit deux ou trois choses très intéressantes jusqu'à ce qu'une casse-pied qui s'impatientait lui réclame le tome 2 des "Mémoires d'une jeune fille rangée" de Momone de Beauvoir.
Il me fit un petit sourire de connivence navrée et m'abandonna avec mes deux "Pocket".
Il se passa un bon moment avant que je me souvienne de ces deux livres et je dus les chercher dans les endroits les plus fous avant de remettre la main dessus.
Chronologiquement la "peau" était antérieure au "wagon". Naturellement, esprit de contradiction aidant, je commençais donc par le second.
Georges Hyvernaud est un "naturaliste". Il décrit ce qu'il voit sans fioritures ni effet de style. Tout y est noir et laid. Les instincts sont primaires, la méchanceté est partout, la bassesse côtoie l'ignominie. Mais c'est une prose limpide et juste qui décrit une réalité dure et sordide qui, hélas, ressemble d'assez près à la vie humaine. Le livre "Le wagon à vaches" est d'un pessimisme assumé et rien ne vient donner des couleurs à une France veule, mesquine, ridicule et méprisable.
L'action (si action il y a) se passe dans la France de la fin des années 40, juste après la défaite, à la campagne, (dans une petite ville) où les comptes du passé se règlent au bar devant des bouteilles de rouge infect.
Le livre rappelle par moment ces films noir et blanc genre "voici le temps des assassins" de Julien Duvivier ou les "Maigret" avec Gabin. C'est si noir que ça poisse.
Cependant "le wagon à vache" est comme "Mort à crédit" de Céline: désespérant mais juste. Ce n'est pas tous les jours qu'un auteur ose décrire la chiennerie humaine telle quelle est, sans lui trouver d'excuses. Georges Hyvernaud n'en "rajoute pas": même le narrateur* est un pauvre type sans la moindre envergure.
On pense aussi à Marcel Aymé et à Antoine Blondin; et, bien sur, aux dialogues de Michel Audiard qui correspondraient si bien à ces personnages si franchouillard, si vils, si moches.
"La peau et les os" décrit un épisode peu glorieux de la "Seconde": les conditions de vie quotidiennes des milliers de Français prisonniers en Allemagne. On est abasourdi par l'effondrement moral du pays et par le rouleau compresseur allemand qui écrase toute velléité de rester digne qui frappe tous les personnages cités, inventés ou ayant existé.
Hyvernaud possède quelques notices bibliographiques sur Internet et a sa page Wikipedia. Je ne suis pas certain qu'il soit réédité mais on doit le trouver dans les bonnes bibliothèques.
C'était, semble t'il un homme qui "avait des lettres" et que l'insuccès, pire, la critique haineuse dissuada de persévérer. Dommage. Il avait des choses à dire!
. Je terminerai en disant mon admiration pour le texte sur les prisonniers de guerre, traités comme du bétail, un coup de pied au cul ici, un coup de badine là. La faim, la honte, le froid, le mépris, la "condition humaine" dans ce qu'elle a de plus triviale (ramenée à la survie) a rarement été aussi bien évoquée dans un livre de souvenirs historiques. Comme le dit l'écrivain les soldats Français n'étaient pas gazés, on ne cherchait pas à les tuer mais on ne les nourrissait pas, on leur infligeait des conditions de vie épouvantables et on leur faisait sentir par mille brimades qu'il n'existaient pas en tant qu'individus.
C'est à rapprocher du comportement de la soldatesque nippone qui considérait qu'un ennemi vivant, qu'un prisonnier ou qu'un vaincu devait se supprimer lui-même. Nazis et Impériaux Japonais n'étaient pas alliés pour rien.
