Avec 7, 8, 10, 11 condamnations inscrites sur son casier judiciaire le grand noir qui faisait face à la juge continuait à ergoter et à dire qu'il n'était pour rien dans la 12 ème affaire, celle précisément pour laquelle il était à l'audience. Il se défendait mal en se disant victime alors qu'il avait été pris en flagrant délit de trafic de stupéfiant dans une voiture non-assurée. Madame la juge, ses assesseurs et madame la greffière semblaient fatigués d'entendre toujours les mêmes arguments, les mêmes justifications, les mêmes mensonges. Âgé de 27 ans, père de deux enfants le cité à comparaître n'avait pas d'adresse bien déterminée, refusait de reconnaître qu'il avait été pris sur le fait en vendant des petits paquets de dope décorés (ce qui nous a valu un cours rapide de marketing de l'avocat général) à des "clients" friqués des beaux quartiers. Madame la juge, ironique, lui a rappelé qu'il avait un bracelet à la cheville et que son sursis risquait fort de tomber. Le grand prévenu avait réponse à tout. Il ne cherchait pas de travail et, dangereusement, il développa son sens de la vie: dealer en voiture et avoir un réseau à sa disposition. Il avança le chiffre de 2000€ par jour (mais pas tous les jours, des fois moins précisa t'il"). Au lieu de lui intimer l'ordre de se taire, son avocat, dans un premier temps, gobait les mouches puis fit une description de l'enfance du prévenu que même Zola n'eut pas osé inventer.
La juge écouta cette fable misérabiliste sans l'interrompre puis revint au sujet du jour: ce mis en examen pour recel et vente de drogue, ce conducteur de voiture sans assurance et ce récidiviste non repenti. Un vent froid traversa la salle boisée.
Le discours de commerçant-livreur exaspéra la juge qui lui fit un cours de morale bien senti en le qualifiant d'irresponsable. Notre homme, à la barre, se pliait en quatre comme une girafe qui va boire, en signe de regret. Il grommelait (comme un enfant qui aurait volé des bonbons). Inutile de dire que ni son discours ni ses postures n'attendrirent la cour. Ses soutiens étaient peu nombreux dans le public et jouaient profil bas.
Le public était intimidé et se faisait discret.
La cour allait se retirer pour délibéré après le réquisitoire froid mais implacable de l'avocat général quand mon téléphone se mit à sonner. Je fus invité à sortir de la salle d'audience sans ménagement et dans les plus brefs délais. Je n'ai donc pas su ce qui s'était passé après et ne connaitrait pas le sort de ce garçon inconscient qui livrait de la drogue la nuit et se pressait pour rentrer donner le biberon à son nouveau-né.
Je vais de temps en temps au tribunal et écoute deux ou trois affaires. Je trouve intéressant de voir et entendre ce qui se dit et ce qu'est la Justice au quotidien. Ce mercredi là j'avais dû y renoncer en me souvenant in extremis que j'avais sur moi un couteau Laguiole au fond de mon sac à dos. J'étais allé le déposer à la maison en vélo et étais revenu en tram pour voir ce procès en direct.
Je suis resté sur ma faim. En sortant du palais de justice j'ai vu au loin "mon" accusé souriant avec ses soutiens et son avocat. Il avait compris que son commerce automobile était provisoirement stoppé. Seulement provisoiremment.

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